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13 décembre 2010 Aïkido et douleur Cette sensation que nous appelons douleur est quelque chose qui nous a toujours occupé intellectuellement. En effet pourquoi souffrons-nous ? Pourquoi passer des heures à chuter, rouler, se tordre les poignets, recevoir des chocs de la part d’un partenaire qui est soit disant « un ami » ? Nous pensons que la douleur est indispensable pour avancer dans la voie. Cette douleur est notre limite, c’est elle qui nous permet de savoir et de comprendre. Sans elle nous ne sommes rien. La difficulté est de savoir jusqu’où nous pouvons aller dans l’acceptation et surtout jusqu’où il ne faut pas aller dans la stupidité. Notre art est vraiment un art qui nous apprend, qui nous enseigne ce que douleur veut dire. Tout le monde souffre, tout le monde a mal. Mais personne ne veut de souffrance sans le bien être qui s’en suit. Qui dit souffrance, dit paix et tranquillité ensuite. Notre chemin dans l’aïkido nous a permis de comprendre et d’accepter cette souffrance qui au départ était prise comme un échec. Nous nous rappelons nos débuts où tout exercice était souffrance aussi bien physique que morale. En effet, notre corps ne pouvait supporter le moindre mouvement effectué seul ou avec un partenaire. Le premier de ces mouvements était, en fait, une position qui dans notre art s’appelle « seiza ». Après avoir joué au football pendant des années sans avoir fait le moindre exercice d’assouplissement pré ou post entrainement, se mettre assis sur les talons devint une souffrance qui malheureusement encore aujourd’hui nous empêche de vivre sereinement et avec calme cette position. Nous savons ce que douleur veut dire par cette position. Cela est encore plus douloureux quand tous les maitres japonais en France et au Japon passent pour nous demander si nous ne souffrons pas des genoux. Non, nous ne souffrons pas des genoux mais du manque de souplesse de nos quadriceps qui, par tension excessive, nous empêchent de rester en « seiza ». Et cette position impossible à prendre depuis nos débuts nous a enseigné que nous ne savons pas nous relâcher. Nous ne sommes pas encore maître, il nous manque ce relâchement que nous avons vu chez de grands maitres comme Me Yamaguchi qui, lui, après un cours avait les muscles du cou (les trapèzes) complètement relâchés. Par contre cette position nous a enseigné la volonté. Rester assis en « seiza » pendant de longues minutes nous a appris à être concentré encore plus sur le discours et les gestes des professeurs pour faire passer la douleur, après l’intérêt d’apprendre et de retenir. Il nous faut parler aussi de la différence entre hommes et femmes pour l’acceptation de la douleur. Ce que nous allons dire provient de notre réflexion personnelle. Ceci ne peut être pris pour un postulat général à toute pensée. Nous, les hommes, pour savoir ce que douleur veut dire, nous allons chercher dans le conflit : la guerre, le combat. En fonction de l’investissement et du résultat, la douleur varie. Pour les femmes la douleur a une connotation répétitive et de conscience. En effet, tous les mois arrivent les menstruations qui, pour la plupart, sont source de douleur et cette douleur revient chaque mois jusqu’à la ménopause. Parfois, ces douleurs s’arrêtent pendant un an quand elles sont enceintes, mais d’autres douleurs arrivent au cours de la grossesse et surtout au cours de l’accouchement qui suscite des douleurs jusqu’alors inconnues. Pour les femmes, la douleur fait partie de leur vie, de leur corps. Pour nous, les hommes, la douleur est une surprise, une « recherche ». Mais il existe bien sûr des douleurs communes aux deux sexes à savoir la douleur corporelle, sentimentale et que la vie nous procure au fur et à mesure de nos rencontres et de nos actes. L’aïkido est une bonne école car on sait se qui va se passer : chutes, torsions, immobilisations forcées. Mais nous sommes volontaires pour les subir. En mettant le kimono, nous acceptons ces postulats, de même que le boxeur qui met ses gants accepte les coups et sait qu’il va souffrir. Nous avons réfléchi longuement à cette acceptation de la souffrance. Est-ce l’autre qui doit nous faire souffrir ou est-ce nous, par notre investissement, qui permettons à l’autre de nous faire souffrir ? L’aïkido nous apprend à accepter la douleur. Nous savons ce qui va se passer, nous savons à quel moment la douleur va arriver. Ce que nous ne savons pas, c’est le degré de la douleur et la réaction que nous allons avoir avec tel ou tel partenaire, et dans telle ou telle situation. En fait nous pourrions dire que « tori » est le pendant masculin de la pratique ; il guide la douleur et « uke » est le pendant féminin ; celui qui sait que cela va arriver mais qui fait confiance à son partenaire et à sa propre capacité à contrôler cette douleur. Nous aimons ces situations ou nous passons d’un système à l’autre, une fois Tori, une fois Uke. Mais cela nous a donné aussi pas mal de soucis. En effet, pour nous, la pratique avait et a toujours comme objectif de devenir plus fort dans toutes les acceptions que « fort » peut traduire comme émotions : fort physiquement, fort mentalement, fort techniquement. Mais cela nous a conduit à ne plus ressentir ce que l’autre nous faisait. Et nous sommes arrivé à un point où plus rien ne nous faisait mal. Nous nous rappelons les longues minutes à subir nikkyo pendant les stages de Me Noro et les longues minutes à être uke sur toutes projections lors des stages de Me Asaï. Ces exercices nous ont donné un corps très résistant mais qui n’avait plus du tout de sensibilité. Quand nous sommes arrivé à Tokyo, il nous semblait que seule cette formation pouvait nous permettre de supporter l’entrainement du 3ème étage. Et bien sûr, ce fut une erreur. Sans sensibilité, sans ressenti, il n’y a pas de progression possible. Il a fallu de grands maitres comme Me Yamaguchi et Mr Tissier pour nous rappeler à l’ordre et nous avertir que si nous ne changions pas d’approche notre pratique ne servirait à rien. Il nous a fallu, donc, réapprendre à ressentir, accepter que notre corps ait mal, ne soit pas parfait. Et avec surprise, en entrant dans cette voie, notre corps ne s’est pas affaibli mais s’est renforcé et et devenu plus ductile, plus malléable. Pour nous, l’aïkido est cette école parfaite qui nous enseigne comment atteindre des limites dans le ressenti quand nous subissons une technique et dans la perception quand nous mobilisons un partenaire. Il est important que notre pratique soit douce et constructive pour que l’autre ait confiance en nous et accepte d’aller dans la difficulté pour atteindre son seuil de sensibilité (souffrance) qui lui donnera une connaissance approfondie, des capacités de son propre corps. Philippe Gouttard |
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