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2 Janvier 2012 L’aïkido ou l’art de maîtriser les antagonismes Notre corps est un ensemble fait de différents tissus : os, muscles, vaisseaux et nerfs. Tous ces tissus sont mobiles et motiles. Nous devons ici préciser ce que ces deux mots veulent dire. Mobile : bouger avec volonté, on fait bouger ses propres muscles. Motile : ce qui bouge, qui se déforme sous l’action de forces extérieures. Sous l’action du diaphragme, les organes tels le foie, l’estomac se modulent dans leur volume sans que ceux-ci n’en contrôlent les mouvements. Sans ces deux paramètres de liberté, nous ne pourrions pas vivre, nous déplacer et travailler. Tous ces tissus sont mis en tension équivalente ce qui permet d’être en équilibre. Sans cet équilibre, nous serions sans cesse blessés ou limités dans nos mouvements. L’architecture de notre squelette est d’une précision millimétrique, nos muscles sont d’une précision de contrôle incroyable et notre peau possède des récepteurs d’une hyper sensibilité. Avec ce corps que nous n’arrivons pas à comprendre, il nous faut vivre, entrer en contact avec des inconnus et partager des moments avec des partenaires que nous ne désirons pas toujours. Quand nous ressentons quelque chose, nous avons une sensation qui nous est propre et qui nous est juste. Mais, elle n’est pas forcément celle de l’autre qui, lui, a une autre perception, un autre ressenti et qui sont tout aussi justes pour lui. Notre difficulté est d’accepter que l’autre ait raison au même titre que nous, nous sommes sûrs de notre jugement. C’est ce que nous appelons ici antagonisme. Il y a toujours un contraire aussi juste que ce que nous ressentons. Ce ressenti peut nous conforter dans nos croyances ou nous peiner car, pourquoi l’autre ne pense-t-il pas comme nous, ne voit-il pas les choses de la même façon ? Au niveau anatomique et physiologique, notre corps ne fait qu’un. Cet ensemble parfait peut être mieux compris par le travail sur le corps que propose l’aïkido. En effet, quand nous faisons travailler un muscle, nous reposons le muscle antagoniste. Quand nous plions notre coude, nous renforçons notre biceps et par cette flexion, nous étirons le muscle antagoniste du biceps qui se nomme le triceps. C’est pourquoi lorsque nous renforçons un muscle nous étirons le muscle antagoniste. Et inversement, en étirant un muscle, nous renforçons le muscle antagoniste. C’est pourquoi un culturiste est très souple et un danseur très musclé. Mais leur apparence est inégale, un culturiste apparaitra comme petit et massif et un danseur comme fin et élancé. Tous deux ont travaillé sur les mêmes muscles mais ils ont développé des qualités opposées à celle de l’autre. L’un n’est pas meilleur que l’autre mais ils ont privilégié l’antagonisme de l’autre via la mise en action opposée de la même paire de muscles antagonistes. Notre art est un merveilleux moyen de travailler sur ces antagonismes. En effet, nous sommes chaque fois confrontés à cette dualité. Nous attaquons pour permettre à l’autre de nous mobiliser. Nous projetons et immobilisons notre partenaire dans le but de débloquer son corps. Nous pouvons faire un travail  « omote » et l’instant d’après effectuer un travail dit « ura ». Nous travaillons avec des hommes et des femmes, avec des jeunes et des anciens, avec des grands et des petits des légers et des lourds. Nous sommes sans arrêt confrontés à cette ambivalence : Nous voulons être forts, mais « fort » prends un sens différent que nous soyons jeunes ou anciens, débutants ou gradés, hommes ou femmes. Il y a sans cesse contradiction entre ce que nous voulons réaliser et ce que nous exécutons réellement avec notre partenaire. Et accepter cette contradiction a été pour nous un moyen de progresser, car au-delà de réaliser une technique, nous avons mis l’accent sur ce que cette technique apportait à notre corps. Nous rappelons ici que pour nous la technique ne réside pas dans le fait de réaliser ikkyo ou shiho nage mais qu’il s’agit en fait de donner au corps de la liberté et de la connaissance. Ikkyo et shiho nage sont des moyens pour faire comprendre au corps comment celui-ci doit évoluer pour atteindre une perfection dans la maîtrise des ses mouvements. Il nous semble aussi très important de travailler sur le ressenti que nous avons de notre partenaire. Très souvent, nous ne le trouvons pas à notre goût. Nous le trouvons soit trop fort, soit trop dur, soit trop mou soit trop….. , mais aussi pas assez disponible, pas assez comme nous le voudrions. Cela ne va jamais. Pour nous, il faut pratiquer avec la certitude que nous ne sommes pas comme notre partenaire le voudrait et petit à petit, celui-ci doit prendre à nos yeux le même rythme et la même consistance que nous, c’est pourquoi une bonne pratique se finalise quand nous avons réussi à transformer notre partenaire sur la sensation antagoniste de celle que nous avions au début de la pratique. Si nous le sentons dur et rigide, notre pratique doit (devrait) l’amener à être plus disponible et relâché. Si nous avons la sensation que notre partenaire est sans vie, sans volonté, il nous faut pratiquer pour l’amener à développer les qualités qui nous semblent lui manquer. Il nous faut travailler sur les sensations antagonistes à celles que nous avons de lui au premier contact. Il en va de même pour le déblocage du corps. En effet souvent, quand nous pratiquons, le partenaire se trouve dans une position, de notre fait ou du sien, qui ne lui permet plus d’être mobile, d’avoir la liberté de se mouvoir. Pour remédier à cela, il faut simplement relâcher la partie antagoniste du corps. Si une épaule est bloquée ce sont les jambes ou l’épaule opposée qu’il faut relâcher pour débloquer l’épaule en difficulté. C’est un principe de traitement que nous avons vu pratiquer en ostéopathie : pour redonner de la mobilité à une articulation ou une partie du corps en dysfonction il est parfois utile de redonner encore plus de mobilité à la partie antagoniste ou opposée. Le corps, lui, ayant toujours le désir de vivre en équilibre, va faire en sorte que la partie saine impose son rythme et son bien-être à la partie lésée. Et nous pouvons en aïkido mettre ce principe en action. Quand nous ressentons l’épaule de notre partenaire un peu dure il nous faut imprimer à l’épaule saine un travail « parfait »  pour que l’épaule en souci s’auto-corrige et devienne semblable à l’épaule libre. Nous sommes à la fois Tori et Uke. Et nous traduisons cet état de situation en nous transformant de façon parfois étrange. En effet, quand nous sommes Tori, nous dirigeons l’action entamée par « l’attaque » de uke. Nous avons la sensation d’être le plus fort des deux puisque nous menons l’action ; aussi notre comportement social s’en trouve changé. Nous dominons Uke et quand nous sommes Uke, nous devenons celui qui subit, aussi nous n’avons plus ce sentiment de supériorité, nous devons accepter la technique de l’autre. Et pourtant nous sommes la même personne, nous avons le même corps mais, dans notre esprit, il n’y a plus cette volonté de dominer mais celle de donner à l’autre. Nous ne voyons pas ce changement d’état comme un signe de faiblesse mais plutôt comme un moyen de comprendre les relations sociales. Il faut être capable d’écouter l’autre avant de lui faire entendre raison sur ce que nous voulons exprimer. Nous sommes sans arrêt confrontés à cette notion d’antagonisme, de contraire, d’opposé. Et c’est ce qui nous fait progresser dans la vie. Notre art nous oblige à cette évolution, à chaque fois nous passons d’un rôle à l’autre, nous sommes Tori, nous sommes Uke. Nous avons des partenaires différents, à chaque technique notre partenaire réagit avec une sensation différente car il se transforme comme nous à chaque instant de la vie. Nous devons nous confronter à ces changements ; cela construit notre corps et notre intelligence, et cela devrait nous permettre de comprendre que l’autre a aussi raison que nous mais différemment. Et si nous travaillons de façon juste et que nous sommes tolérants envers l’autre peut-être, un jour il acceptera de faire comme nous. Mais auparavant il nous faut être ouvert pour le comprendre et essayer de faire comme lui. Je tiens à remercier Mr Guillaume Erard qui, comme toujours, a remodelé ce texte par ses remarques pertinentes. Merci à lui d’avoir pris de son temps pour me relire. Philippe Gouttard

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